Noms de Familles et Noms de Lieux

Thématique de la maladie mentale en anthroponymie

 3 Conférences données par Jacques Ator à Rodez, Castres et Albi patronnées par le Laboratoire GSK, en 2004.

 

 

 

THÉMATIQUE DE LA MALADIE MENTALE

EN ANTHROPONYMIE

 

 

Jacques ASTOR

 

 

 

Les noms de familles auxquels nous allons nous intéresser ce soir appellent deux remarques préliminaires qu’il faut garder à l’esprit :

ces noms de familles sont des sobriquets ; c’est-à-dire qu’ils ne décrivent pas un état de débilité mentale avéré mais évoquent, dans la majorité des cas, la folie en manière de moquerie ;

1)    il s’agit de sobriquets fixés au XVe siècle, donc ayant eu cours durant le bas et pour certains le haut Moyen Age.

En résumé, nos remarques seront d’ordre purement linguistique sans jamais (sinon anecdotiquement) prétendre à une prise en compte du terrain psychique.

 

 

Tour d’horizon avec un certain nombre de noms de familles

 

On connaît nombre de noms de familles d’étymologie difficile à explorer. Citons-les pour mémoire :

 

. BOCH, BAUCHE, BAUCH : es un pauc bauch, il est un peu fou ;

. DARUT, DARUTY : nigaud, imbécile ;

. NICOU, NIQUET : de même racine que « nigaud » actuel.

 

Citons encore TOMEL, BALORE, BAGEANqui tous évoquent la débilité mentale.

 

Le sobriquet doit écorcher, doit faire mal : il ne s’agit pas d’évoquer la niaiserie, la paresse d’esprit, mais tout bonnement la débilité mentale.

 

Voyons maintenant d’autres noms de familles bien plus accessibles par leur racine

 

  Le nom de famille ESTOUBÉ est étymologiquement bien plus clair, puisqu’il est issu du latin stupidus, c’est-à-dire frappé de stupeur. Le langage scientifique conserve toujours à « stupeur » les sens de prostration, d’immobilité caractérisant certains pauvres d’esprit.

 

C’est également cette immobilité qui est évoquée par le nom de famille PALLOC / PALLOT, répandu dans l’Aude, l’Hérault, l’Aveyron et la Lozère. Il s’agit d’un diminutif expressif de pal, piquet, poteau. On voit bien l’image de celui qui est « planté là comme un piquet ».

 

 L’immobilité naturelle (à moins que d’être secoué ou projeté) est également celle d’objets lourds évoqués dans la désignation de la folie.

Au français « marteau » répond l’occitan MASSOT (petite masse) et, dans une certaine mesure, MARTEL , évoquant tous deux le simple d’esprit.

A la même image se rattachent CODOL, COUDOUL, COUDOUEL qui prétendent que l’individu porteur du surnom a une tête aussi dure que celle du caillou, du roc, et que l’on ne peut rien en tirer de bon.

 

D’autres noms, ainsi que vous allez le voir, nous entraînent dans une dialectique du plein et du creux... du creux sonore

 

Les noms de familles MADAULE (répandus dans le Tarn et l’Aveyron), de même que MATAL (de l’Ardèche, des Pyrénées-Orientales) sont également intéressants car ils évoquent le battant de cloche. Or celui-ci cumule deux idées : celle du marteau, de l’objet pesant et celle du bruit assourdissant de la cloche ; la cloche figurant la tête creuse, vide .

   

Cela est intéressant car il y là ouverture à un champ sémantique plus propre aux pays d’oïl dont a hérité le français qui a «  dingo », à la fin du XIXe siècle, issu de « dinguer » se balancer, évoqué par l’image sonore « ding-dong » ;

A sa suite on a :

«  timbré », un peu fou, dès le XVIIe siècle, où le timbre est la cloche sans battant que l’on frappe de l’extérieur avec un marteau ;

« frappé »

« fêlé »

« toqué », du début du XIXe siècle (de « toc », onomatopée de la percussion);

« cinglé » : croisement entre « sangler » et «tinter ».

 

Dans tous ces cas, il y a la notion de lourdeur de l’objet qui frappe de stupeur et annihile subitement toute action et toute pensée.

 

Beaucoup d’entre vous connaissent l’étymologie du verbe « étonner » du bas latin extonare, pour un classique atonare, frapper du tonnerre, immobiliser par un éblouissement sonore.

 

Au passage j’appelle votre attention sur cette curiosité qu’est le casque de saint Grat, casque en forme de cloche du saint guérisseur de l’église de Saint-Grat dans l’Aveyron (dans la com. de Vailhourles (c. de Villefranche-de-Rouergue), que l’on mettait sur la tête des malades, épileptiques  ou atteints d’affections nerveuses diverses, après les prières du prêtre.

 

On s’achemine ensuite vers le creux absolu, non sonore où le néant du vide est aussi dense que celui du plein

 

C’est ce qui n’est que rempli d’air : le fol, d’où le nom de famille FOL et FOLET (avec allongement expressif plutôt que diminutif) (ce dernier bien connu dans le Var) qui, comme vous le savez tous, a pour étymologie le latin follis désignant le ballon, le soufflet, tout contenant gonflé d’air qui, à partir du VIe siècle, a désigné le pauvre d’esprit par comparaison du ballon gonflé avec la tête vide de l’individu.

 

Notons au passage le sens de « mauvais » que nous avons relevé dans la région Albi - Ambialet (et qui, si l’on en croit la toponymie s’est étendu bien au-delà de ce reliquat territorial) et où un champignon fou est un champignon non comestible, mauvais. Sens que l’on retrouve avec FOLABRIC, le mauvais abri à Prémian (Hérault) et les Montfol : MONTFOL de l’Ardèche (com. du Béage), le Truc de MONTFOL (com. de Maurines, dans le Cantal) et MONTFOL (com. de Nasbinals, en Lozère) où l’on passe du sens de « mauvais » à celui de « méchant, redoutable » pour qualifier des forteresses (pensez au Redoutable, nom de sous-marin à propulsion nucléaire).

 

Mais revenons à notre creux dans le crâne (celui des « écervelés », ceux qui n’ont plus de cervelle) avec des termes occitans connus  depuis des siècles :

Il s’agit de caborn et caluc.

Dans les 2 cas, on a cap, tête, en composition avec une épithète qui signifie « creux » :

- bòrn, trou, creux, qui est à l’origine de « borgne » (d’où trou de source ; ce sens trouve son origine dans la racine prélatine born-  qui s’attache au nom des sources et des rivières: LA BORNE est un nom de cours d’eau connu dans l’Ardèche, le Cantal, la Drôme, la Haute-Loire et bien d’autres départements des pays d’Oïl. Saint-André-de-Valborgne, dans le Gard, est dans la vallée de la BORGNE, affluent du Gardon de Saint-Jean; dans cet hydronyme, borna  est tombé dans l’attraction de «borgne».

Des noms de localité doivent leur nom à cette racine:  BORN de la Haute-Garonne et de la Dordogne et LE BORN, en Lozère.

Le nom de la ruche en occitan, le bornhon, trouve son origine dans son premier état de fabrication, l’arbre creux.

On rejoint le sens de « tête creuse » avec BOURNAZEL qui, dans l’Aveyron, a un sens toponymique (petite source) et un sens appliqué à l’homme : écervelé (qui n’a plus de cervelle).

 

Autre racine : luscus latin, avec également le sens de « borgne », qui a donné l’épithète caluc à côté de caborn.

Il est également représenté dans le terme français « berlue » et le nom de famille BERLUC qui expriment la confusion mentale. L’étymologie en est sans doute bis luscus, deux fois borgne, c’est-à-dire « aveugle » au sens de « cécité mentale ». Notons au passage que « hurluberlu » du XVIe siècle est un composé de berlu et hurelu, ébouriffé (d’où le nom des Hurons d’Amérique du Nord), issu de « hure » de sanglier.

 

Pour revenir aux épithètes caluc et caborn, elles ont été fréquemment utilisées dans nos campagnes pour parler d’une brebis qui a le tournis, qui est atteinte de coenurose : es caborna, es caluga, dit-on de cet animal.

 

Notons au passage que nos ancêtres qui n’avaient que des connaissances fort empiriques sur ce type de maladie, enterraient la tête de l’animal atteint. On parle, par ailleurs aujourd’hui d’encéphalite spongiforme ovine à l’origine de certains cas de tournis du mouton. Cela montre bien avec quelle prudence nos ancêtres ont pu éviter certaines contagions.

 

 

Et ce sera pour nous l’occasion d’avoir un aperçu sur les causes du dérèglement mental  dans la tradition populaire médiévale à travers la linguistique

 

 

Sans avoir, bien entendu, la connaissance du cénure, de la larve du ténia du cerveau, le Moyen Age avait toutefois la notion de « ver rongeur du cerveau ».

Et ce ver on l’appela manhan. Il ne fut pas que le ver à soie (d’où les magnaneries...) mais aussi le ver rongeur du cerveau : aver lo manhan, c’est être en proie à des idées noires, faire de la dépression, avoir des idées autant fixes que saugrenues.

Ainsi le nom de famille MAGNAN (répandu dans les Bouches-du-Rhône et le Var) désigne-t-il ce type de ver.

Il est en bonne compagnie avec BABEAU, BABOT répandus dans l’Hérault, qui désigne, outre une grande diversité d’insectes (de la coccinelle à la pyrale de la vigne en passant par le ver à soie et le ver luisant), le ver coquin, la larve du ténia cénure du chien qui se développe dans l’encéphale du mouton.

 

Dans le cas présent nous avons affaire à un désordre physiologique ; dans d’autres, les causes sont ésotériques.

 

Le ravi de la crèche, le ravi des santons de Provence qui se retrouve dans les noms de familles RAVIT et RABITZ, renoue avec un sens proche du latin rapere, emporter, voler, seulement conservé par le terme de « ravisseur ».

Le succès du verbe est dû au langage religieux où le « ravissement » était l’extase mystique où l’âme était comme « emportée » aux cieux.

 

Le terme est entré dans la langue pour désigner un état quasi extatique qui laisse sans voix et sans mouvement.

 

Le français moderne ne conserve plus la force initiale que cette épithète avait à l’époque médiévale. Il en est par ailleurs de même pour « charmé » (originalement envoûté par un « charme magique »).

L’occitan a partagé cette dévaluation de sens (n’en siòi ravit, j’en suis enchanté, je suis enchanté) mais il garde toutefois l’expression : es ravit, il n’en revient pas, qui conserve la force ancienne de l’épithète où ravit avait le sens de « vidé totalement de sa substance ». Un peu comme on dit aujourd’hui, en faisant appel à la langue technologique : « il est siphonné » : il n’a plus rien dans la tête, tout a été aspiré.

 

Enfin  avec les noms de familles FADAT et FADAS  (le premier actuellement  bien connu dans le Gard), nous rejoignons notre « fada » populaire qui signifiait littéralement « ensorcelé, possédé ». Le fadat avait perdu la raison, possédé qu’il était par une force que détenait la fada, qui était sous l’emprise de la fada.

La fata latine était la déesse des destinées. Et, hormis l’Agenais, l’Ariège et le Narbonnais qui donnèrent à fada le sens que l’on donne à « fée » (lui-même issu de fata), c’est-à-dire femme aux pouvoirs surnaturels sans existence tangible, soit bonne soit mauvaise, hormis cette région, le sens s’est généralement spécialisé ou a été pris en mauvaise part : la fada devint la nymphe attachée à une montagne, à une grotte (la grotte des Fadarelles dans les rochers de Carbassas  près de Paulhe, à 5 km de Millau) ; mais la fada devint aussi la sorcière, la jeteuse de sorts, et en outre la « femme fatale », au mieux la « fine mouche ».

Le fadat était littéralement l’ensorcelé, l’envoûté ; celui qui vivait par procuration et n’était plus en possession de ses facultés.

 

 

En épilogue à cette vue d’ensemble de noms de familles évoquant la débilité sinon la paresse mentale, c’est avec les patronymes CRESTIN, CHRISTIN, CHRISTY (forme phonétique) et CRISTINEL que nous lèverons un pan du voile sur le regard que portaient les hiérarchies en place sur le pauvre d’esprit. Il faut savoir tout d’abord qu’ils ne représentent pas le nom du Christ (lequel était taboué) en tant que nom de baptême et que seuls les noms de familles CHRESTIAN, CRESTIAN, CHRESTIAA qui furent, pour une part, noms mystiques au sens d’adorateur du Christ, et sont devenus noms de baptême dont est issu CHRISTIAN.

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Ils paraissent déjà relever de la distinction existant dès le Moyen Age, dans le Valais suisse et les Pyrénées, entre « chrétiens » et « crétins », en occitan entre chrétien / crestian  et crétin / crestin. Ce double sens affecta de bonne heure le terme crestian qui, outre son sens propre, s’appliqua à titre de commisération, aux pauvres hères, aux lépreux et aux fous. Le Béarn désignait indifféremment sous les noms de crestiaas  et de cagots, une caste d’intouchables à l’origine mal définie (descendants de Sarrasins ? descendants de lépreux ?) qui, vêtus d’un habit pourpre, portaient la marque infamante de la patte d’oie sur l’épaule, et tout en ayant le droit de circulation, ne devaient pas se mêler aux populations (par exemple, une entrée et une place à part leur étaient réservées dans les églises).

 

 

On s’interrogera enfin sur le patronyme CHRISTINÉ qui paraît être une forme phonétique d’un ancien occitan cristinèr, forme gasconne de cristinièr.

S’agissait-il d’un sergent de ville chargé du contrôle des mendiants qui hantaient les villes médiévales ? Il ne s’agissait sûrement pas d’un préposé aux soins des malades mentaux...

 

Les seuls soins qui purent être apportés le furent par des saints guérisseurs par l’intermédiaire d’hommes d’église. Nous l’avons vu au début de notre exposé avec saint Grat, nous le voyons encore avec saint Gilles invoqué pour le mal caduc (l’épilepsie) ou saint Mathurin qui, prêtre aux IV-Ve siècles, guérit la fille de l’empereur  Maximien, et fut invoqué tout au long du Moyen Age pour la maladie mentale. Ne doutons pas que certains noms de familles MATHURIN / MATURIN, MATHERET, MATHELIN, MATELIN, THURIN, TURIN, THURY, TURY sont évocateurs de la maladie mentale ou bien, noms de baptême devenus noms de familles, sont prophylactiques et protègent ainsi l’enfant de ces maladies.

 

 

 

 

 

 

Voilà terminé ce tour d’horizon qui suffit à nous montrer l’inventivité de la langue quand il s’agit d’évoquer les maladies mentales. On peut dire que le champ sémantique de la folie ou de la simple paresse intellectuelle est d’un dynamisme sans égal et n’est distancé que par le domaine des technologies nouvelles.

 

De plus nous avons pu discerner l’originalité de zones linguistiques. En conséquence, il ne me paraîtrait pas ambitieux outre mesure que de créer un observatoire spécifique destiné à faire un état linguistique sur ce thème, région par région, et par la suite, pays par pays. Je suis preneur de collaboration à tous niveaux...

 

    Je vous remercie pour votre attention et serais heureux... et ravi de pouvoir répondre à des demandes de renseignements complémentaires sur ce sujet ou d’autres touchant à l’onomastique.

 

 

 

 

 

 

 

   

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

  

                          

 

 

 

 

 

 

 

 



07/07/2012
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